jeudi, août 18, 2005

Je suis une voyageuse temporelle

La Ville Close, comme les amoureux des merveilles de notre patrimoine culturel que vous êtes le savent, c'est une ville fortifiée construite par Vauban (bla bla bla) remparts (bla bla bla) entourée de mer (bla bla bla) pittoresque (bla bla). Je suis gentille je vous la fais courte.

En été, la Ville Close il vaut mieux éviter. C'est plein de touristes en bermuda qui mangent bruyamment des glaces et achètent leur Kouign Amann ("véritable", le Kouign Amann, sinon ça va pas) sans se presser, entre la crêperie et le Musée de la Pêche qui est là pour vous donner bonne conscience rapport aux vacances pédagogiques des enfants. (Ça se sent que j'ai une dent contre les touristes?)

Moi je vous conseille d'y aller un soir d'hiver. Le bac qui fait la traversée entre mon quartier et la Ville Close est vide, pas un seul touriste qui mitraille. Et du coup c'est encore plus pittoresque bla-bla, mais en plus vrai, avec le passeur en ciré Cotten et les vagues qui embrument, sans compter le crachin et le vent qui vous glace jusqu'aux os. Génial.
Dans l'enceinte des remparts il y a une atmosphère étrange, avec les rues mouillées désertes, les lampadaires qui éclairent les murs d'une lumière blanche. On entend juste nos pas qui résonnent et la pluie qui ruisselle doucement. On croiserait un korrigan en vadrouille, on ne s'étonnerait même pas. Et là on peut imaginer un peu ce que ça devait être avant. Avant les magasins de souvenirs, les glaces, les appareils photo, les bermudas, le Musée de la Pêche, les restos.
Du coup je me suis toujours demandé à quoi ressemblait l'intérieur d'une maison en Ville Close. J'avais l'impression que derrière les murs, il y avait encore des Bretonnes en coiffe en train de préparer la soupe, ou quelque chose dans ce goût-là. Un truc qui ressemblerait à une pub pour la Laitière, parce que je n'ai pas beaucoup d'imagination. (Oui, je SAIS que Vermeer n'était pas breton et que sa laitière ne l'était pas plus.)

L'autre jour je suis allée travailler chez une dame qui habitait en Ville Close. Je suis arrivée devant la porte et j'ai eu l'impression que j'allais pénétrer dans un passage secret qui allait m'emmener dans le passé. La porte était massive, noire, sculptée, poussiéreuse, avec une plaque qui fut jadis dorée portant le nom des propriétaires. Coincée entre deux magasins. Du genre qu'on ne remarquerait jamais en passant dans la rue. Ça m'a fait bizarre quand je l'ai refermée derrière moi : les touristes, le bruit, le soleil, tout ça avait disparu. J'étais dans un couloir sombre aux murs couverts de tableaux ; des chapeaux étaient accrochés dessus, du genre comme on n'en voit plus, des chapeaux melon. Ça sentait fort le cheval.
A l'étage j'ai trouvé une dame quasi centenaire dans son lit, je lui ai fait à manger (c'est un bien grand mot) puis j'ai un peu visité la maison sous le fallacieux prétexte d'aller étendre le linge. Je suis sournoise et malhonnête, c'est bien connu.
Il y avait de grandes pièces qu'on devinait avoir été splendides, avec de lourds rideaux de velours rouge aux fenêtres ; Les murs étaient couverts de tableaux, certains représentant la vieille dame lorsqu'elle était jeune. Il n'y avait presque pas de meubles mais des tas d'objets étalés par terre, parfois bien disposés, parfois juste posés. De la vaisselle surtout. On devinait que la maison avait été riche, que la propriétaire avait eu beaucoup de cadeaux et que sa table devait avoir été très appréciée ; je l'ai imaginée jeune, belle, courtisée. Mais il n'en restait que des vestiges, des souvenirs. Ça m'a fait exactement le même effet qu'au début de Titanic (on a les références qu'on peut...), quand on voit l'épave et ses restes de luxe tout rouillés. Il restait de tout ça une impression de grandeur, d'élégance, même sous la poussière et les fêlures de la porcelaine.

Au second il y avait les pénates du fils de la vieille dame, que je n'ai pas explorées parce que ma curiosité a des limites et que j'ai un tout petit peu de scrupules. Mais comme partout ailleurs dans la maison il y avait des morceaux de plâtre tombés du plafond, des tapisseries décollées, des moquettes élimées.

Le troisième étage était une sorte de grenier empli d'objets entassés, surtout des vêtements. Le sol était couvert de plâtre. Il y avait aussi des classeurs, sans doute remplis de cours ; un placard débordait de vieux comics et un Batman géant me contemplait depuis un coin de la pièce. Il y avait au mur un poster écorné des Chevaliers du Zodiaque. Il s'agissait sans doute des affaires du fils de la vieille dame. J'avais l'impression d'avoir sous les yeux la matérialisation de ses souvenirs d'enfance, couverts de poussière, oubliés là en attendant un improbable rappel.

Lorsque, revenue en bas, je l'ai croisé, j'ai été surprise. Il était grand, imposant, élégant, froid, pressé. J'ai eu l'impression que je m'étais introduite dans un passé que lui-même avait oublié. C'était comme si je connaissais un de ses secrets sans qu'il le sache. "Tu peux me regarder de haut, n'empêche que je t'ai vu, là-haut, plongé dans les aventures de Batman..."